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Le rôle des galeries

Jean Hélion, « Fenêtre sur la V »…, 1983, acrylique sur toile, 114 x 162 cm

Pourquoi à la différence des librairies et des salles de ventes les galeries sont-elles fermées ?

Nous jouons un rôle majeur pour soutenir la création artistique, guider les collectionneurs-amateurs dans leurs choix, aider les musées à compléter leurs propres collections ou faciliter leur accès aux œuvres quand ils organisent une exposition. Nous sommes à la source de tout ce qu’une œuvre d’art, vivante et durable, peut nous apporter. Notre rôle de service public est plus sensible encore quand les musées sont fermés pour répondre aux besoins d’un public nouveau, jeune, averti et sensible.

Mais notre profession présente de fortes disparités qui rendent plus difficile de présenter un front commun : avec d’un côté de nombreuses galeries qui ont une activité et des capacités d’aider les artistes très réduites, de l’autre, des « multinationales » de l’art; d’un côté aussi, des galeries, généralement de seconde génération, qui disposent de réserves importantes d’œuvres qui leur appartiennent, de l’autre, des galeries qui ne présentent que des œuvres en dépôt pour une durée limitée. Dans l’ensemble, les galeries n’ont pas les mêmes logiques de fonctionnement ni les mêmes besoins.

Pourtant toutes celles qui ne se contentent pas de faire du commerce partagent la même ambition : réussir à proposer, avant les autres, des artistes dont on va reconnaître l’importance et se donner les moyens de choisir leurs meilleures œuvres, parmi les plus jeunes et en participant à la ré-écriture de l’histoire de l’art des dernières décennies. C’est un idéal bien sûr. Très peu y arriveront, comme toujours dans l’histoire. Mais cet idéal nous permet d’accompagner les grandes mutations sociales et culturelles de l’époque où nous vivons.

Alors pourquoi cette discrimination à l’égard des galeries, alors qu’en renonçant temporairement à des expositions médiatisées, faire respecter les jauges de fréquentation ne pose aucun problème ?

Les commissaires-priseurs font entendre plus facilement leur voix par ce qu’ils constituent un corps social relativement homogène, établi, avec des modes de vie comparables, des chiffres d’affaire certes très différents mais fondés sur les mêmes principes d’activité. Leur activité est complémentaire de celle des galeries, ils animent un marché mais, tributaires de ce qu’on leur propose, ils ne peuvent pas accomplir le même travail d’anticipation et de sélection.

Quand aux libraires, au delà de l’efficacité de leur syndicats professionnels, ils ont pour eux que tout le monde comprend à quoi sert un livre. Répondre à la question « à quoi sert une œuvre d’art », en revanche, n’est pas évident. Et c’est pour cela finalement que notre mission est si mal comprise.

Peut-être a-t-on trop ramené l’art à l’intellect, à la réflexion, aux prises de conscience ? Si le but principal des arts plastiques est de faire mieux connaître et comprendre le monde, ses mutations, les dangers que nous courrons, les dessous du marché de l’art, etc., les livres aussi font l’affaire, avec l’avantage d’être beaucoup moins chers; et pour présenter de telles œuvres, démonstratives, les biennales, d’autres expositions d’art contemporain sont aussi pertinentes qu’une galerie, puisque la plupart de ces œuvres sont destinées à être vues quelques minutes, le temps de la compréhension .

À mon sens, le principal rôle d’une œuvre d’art ne se situe pas à ce niveau. Il est de pouvoir nous aider à préserver et renforcer notre autonomie, nous permettre de nous ré-approprier nos désirs, notre imaginaire, de recentrer nos questionnements essentiels, de comprendre en profondeur là où nous allons, dans le contexte de la période où nous vivons. Actuellement, lorsque nous pouvons contempler une œuvre au quotidien avec un plaisir renouvelé, nous sommes mieux armés pour déceler la fréquente fausseté des pressions médiatiques et virtuelles qui nous assaillent et leur résister.

Pour ma part, j’ai décidé d’acheter les œuvres des artistes que je choisissais dès l’ouverture de la galerie; et de vivre avec, sur mes murs, pour vérifier leur force de vie.

La peinture, en particulier, dit moins les choses qu’elle ne nous les fait dire. Elle devient le complément indispensable de nos lectures, par ce qu’elle nous incite, jour après jour, à trouver nos propres mots, notre propre questionnement, des images révélatrices de notre être profond.

Ainsi, les grands artistes permettent d’accompagner en profondeur et d’anticiper les évolutions de la société.

Les galeries sont les mieux placées, et le plus en amont, pour sélectionner de telles œuvres et les faire aimer. Elles le seraient encore plus en période de confinement.

A.M.

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