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Hommage à Daniel Cordier

Daniel Cordier dans sa galerie en 1964, crédit photo – le Figaro Littéraire

Daniel Cordier, qui vient de nous quitter, avait la stature d’un personnage de légende. « Je pourrais organiser des déjeuners payants pour vous rencontrer, je remplirai la table, lui ai-je dit ». La plaisanterie l’a fait sourire. Mais c’était vrai.

Notre relation s’est nouée autour de Bernard Réquichot. Cordier, après une généreuse donation au Centre Pompidou, gardait jalousement de très belles œuvres. Il s’agissait, avec Dubuffet, de son artiste préféré.

Il me fallait rencontrer Daniel Cordier pour pouvoir défendre plus efficacement cette œuvre puissante, originale et féconde.

Finalement, le voici à la galerie, souriant, malicieux, plein d’énergie. Je lui fais visiter les lieux. Une sympathie se crée. Il me dit qu’il reviendra. Il tient parole. Il est rarement venu à Paris depuis sans goûter les crêpes commandées au restaurant d’à côté.

De Réquichot, nous ne parlions guère au début. Il voulait prendre le temps de me tester et s’est pris au jeu.

Il a choisi quatre petites peintures de René Laubiès pour l’intégrer à sa donation au Centre Pompidou. Devant une grande toile de Lunven, il s’est exclamé tout seul :
« Comment se fait-il qu’il n’était pas dans ma galerie, celui-là? » Après avoir regardé attentivement des œuvres des années 60 : « Macréau participera à votre fortune! »
Au cours d’une exposition de Fred Deux : « Quelle imagination, quelle création, regardez il n’y a pas deux dessins qui se répètent! Je ne l’avais pas compris ». Il avait été son marchand autour de 1960, comme de Dado dont il regrettait la mise en quarantaine. Dès qu’il s’agissait d’un jugement sur les artistes et leurs œuvres, Daniel Cordier faisait preuve d’une remarquable sincérité.

Il trouvait que les galeries étaient devenues froides et impersonnelles. « Ce que j’aime bien chez vous, c’est que l’on sent que vous aimez ce que vous montrez. »

Au delà de l’amitié et de l’indépendance de nos choix d’artistes, nous avions le même amour de l’art et sur beaucoup de points la même éthique pour notre métier. J’étais convaincu comme lui de la nécessité de s’engager à long terme sur nos artistes et d’acheter leurs œuvres avant de les proposer à la vente; de l’importance de certains musées pour établir une reconnaissance durable de ces artistes; et de notre devoir de contribuer à l’enrichissement des collections publiques.

Visite chez Daniel Cordier à Cannes en 2018 avec Jean-François Chevrier pour préparer le livre « Bernard Réquichot, zones sensibles »

Nous en venons finalement à Réquichot. « Voulez-vous que nous allions voir les œuvres de ma collection? » m’a-t-il demandé. C’était dans la banlieue sud près de Orly. Daniel, 95 ans, en pleine conversation avec moi, dit au chauffeur en regardant à peine : « vous prendrez la troisième à droite, puis après le passage sous la voie ferrée… ». Ancien numéro 2 des services d’espionnage à Londres à la fin de la guerre, après avoir secondé Jean Moulin à Lyon, il ne s’est jamais trompé de chemin.

Sur celui du retour, il me parle longuement de Dubuffet, d’abord comment lui-même a fixé ses prix : « Je venais de recevoir trois peintures posées au sol. Un Américain entre et s’extasie. Il me demande : combien? Je regarde le visiteur, je regarde les tableaux, je regarde de nouveau le visiteur. Vais-je dire 1000 ou 10.000? Finalement je dis 10.000. Réponse de mon interlocuteur : je prends les trois. Prévenez-moi quand vous en aurez d’autres. Les prix de Dubuffet étaient fixés, conclut Daniel Cordier ».

Il m’a fait des confidences pas toujours à son avantage sur ses relations avec l’artiste, a répondu à mes questions, même indiscrètes avant d’ajouter, peut-être pour me conditionner : « À la fin, les gens ne parlaient plus que d’argent. Ça ne m’intéressait plus, c’est pour cela que j’ai fermé la galerie, en 1964. » Cette raison m’a moins convaincu que d’autres qu’il m’avait données.
Au cours du déjeuner qui suit cette première visite dans ses réserves, il revient aux œuvres de Réquichot : « J’accepte de vous les vendre, mais nous n’allons pas parler d’argent entre nous. Ce sera tant pour chaque peinture, tant pour chaque dessin. » Les deux sommes étaient extravagantes ou disons, fortement anticipatrices. Je ne lui demande pas s’il parlait en anciens francs, reste impassible, suis tout de même un peu vexé jusqu’à ce que j’apprenne qu’il avait demandé les deux tiers de ce montant à un grand musée, 7 ans auparavant.

C’est lui qui me rappelle un mois plus tard. Il oublie sa première proposition, nous finissons par nous entendre sur un montant objectivement raisonnable. Une fois le chèque signé, je lui demande s’il est content. « Oui. Vous pourrez dire que j’aurais pu les vendre plus cher, que je vous ai donné la préférence parce que c’est vous qui saurez le mieux les défendre ».

Photo prise lors de l’achat des oeuvres de Bernard Réquichot

Nous sommes restés proches, il continuait à venir déjeuner régulièrement, m’a acheté deux encres de Laubiès, tout en tentant de me céder les quelques œuvres de Réquichot qu’il avait gardées, de nouveau à un prix très élevé. Son « dynamisme » à son âge avait fini par m’amuser, j’en ai même plaisanté avec lui. J’éprouve une dette de reconnaissance à son égard. Il savait qu’en me confiant Réquichot, il m’adoubait, comme le montrent les nombreux messages de sympathie que j’ai reçus depuis sa disparition. Des rumeurs malveillantes avaient circulé sur la trésorerie de la Résistance. Il m’a confié ce qui s’est réellement passé et qu’il avait gardé secret pour ne pas ternir l’image d’un officier français important et connu. Emmanuel Macron, après lui avoir remis la grande croix de la légion d’honneur, a demandé au général de l’ordre de le conduire au mont Valérien où le dernier compagnon de la libération sera enterré. Un seul lui survit. Daniel Cordier était un vrai héros, pour qui la liberté était plus importante que tout, profondément humain, avec des peurs qu’il a surmontées pendant la guerre et des faiblesses qu’il ne cachait pas.

Un hommage national, qui devrait se dérouler aux Invalides, lui sera rendu jeudi par Emmanuel Macron qui l’estimait beaucoup.

Alain Margaron
Daniel Cordier lors d’un dîner à la galerie en juin 2016. De gauche à droite : Alain Margaron, Aleth Prime, nièce de Bernard Réquichot, Daniel Cordier et Fabrice Hergott, directeur du Musée d’Art Moderne de Paris
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