Du modèle à l’autoportrait : entretien avec Maud de la Forterie, historienne d’art II/IV

Jean Hélion, Buste assis, 1970, Pastel sur papier, 65x50 cm

Singularité de galeriste

M.F.. Cette exposition raconte aussi une autre histoire de la modernité, dans laquelle la figure humaine ne disparaît jamais complètement. La ligne directrice de la galerie donne parfois le sentiment d’un « contre-récit », si je peux m’exprimer ainsi, de l’histoire de l’art du XXème siècle, c’est-à-dire un récit moins fondé sur les manifestes collectifs, théoriques et programmatiques, que sur les expériences humaines profondes.
Votre exposition semble soutenir cette idée, est-ce ainsi que vous voyez les choses ?

A.M . Trois de ces artistes ont été des protagonistes d’un grand courant de l’histoire de la peinture au XXème siècle. Derain a été un pionnier du fauvisme, et peut-être celui dont l’œuvre est restée la plus puissante, Hélion fut une éminence grise de l’abstraction géométrique aux côtés de Mondrian, Fred Deux a participé aux réunions surréalistes de Breton, mais tous ont rapidement pris leurs distances pour suivre leur propre voie liée autant à leur vie qu’à des interrogations permanentes sur leur médium.

Traumatisme de la guerre.

M.D. Je reviens sur cette idée d’humanité. La guerre et les traumatismes qui lui sont rattachés semblent irriguer, en partie, votre exposition. Vous dites quelque chose de très fort sur Derain lorsque vous évoquez ces noirs qui remontent dans la chair, comme si la guerre continuait à hanter les corps peints, à laisser apparaitre cette fragilité. Est-ce que, selon vous, la peinture garde la mémoire des traumatismes même lorsqu’elle ne les représente pas directement ? Comment ces derniers modifient-ils le regard porté sur la figure humaine ?

A.M. Sans que cela soit toujours dit explicitement par l’artiste, Hélion nous laisse découvrir et dépasser les désastres des bombardements dans sa Nature morte à la flaque d’eau de 1944 (catalogue du MAM Paris, 2024).

Les béances et traces noires de certains nus de Derain dans les années 20 y trouvent une explication. Quant à Music, sans le traumatisme des camps, il ne serait probablement pas devenu un grand artiste. Fred Deux lui aussi est resté hanté par sa vision du camp à la libération duquel il a participé. Ses œuvres les plus existentielles, comme Les Survivants, en sont profondément marquées.

Mais l’horreur, tant vécue que vue a été aussi, en réaction, un profond aiguillon pour célébrer la vie. Prisonnier, Hélion ne rêvait pas d’abstraction mais de baguette de pain et de jolies femmes ! Cela l’a définitivement décidé à se détacher d’une abstraction sans figuration.