Nous avons sélectionné une quarantaine d’œuvres de René Laubiès pour couvrir l’ensemble de sa production artistique, de 1949 à 2006.
Laubiès touche depuis 20 ans un public élargi, mais on est loin d’avoir fait le tour de cette œuvre discrète, rare, de petit format. Laubiès continue à faire partie des connus-inconnus de la scène artistique internationale. Il s’est défini lui-même comme un artiste chinois de la Haute-Époque et pourtant il n’est chinois que par sa mère, fille de mandarins du royaume de Xiam et il a quitté le Vietnam dès l’âge de 16 ans.
Son parcours est à l’inverse des principaux artistes chinois de sa génération installés en Europe, qui ont souvent évolué vers un baroque qui ne correspond pas à l’Asie. Laubiès a rarement cédé à un excès de couleurs et de formes. Au fil des ans, son œuvre s’est épurée, jusqu’à presque l’effacement. Il a voulu détacher l’image de sa matérialité. J’ai horreur de la matière. J’aime une peinture très lisse et, dans cette espèce de marbre ou de parois de rocher, qu’on aperçoive quelque chose qui est suggéré. Voilà mon idéal. Je n’ai jamais cherché à faire une œuvre mais à participer au flux de l’univers, à la vie.
Sa palette se réduit. Il lissait ses peintures avec une lame de rasoir, renonçait aux effets de transparence des glacis. Ses touches se sont faites de plus en plus discrètes pour exprimer parcimonie, effacement, disparition vers le vide. On pense au silence de John Cage pour intensifier l’écoute.
Les formes se défont pour laisser passer le souffle et le vide. Souvent, elles surgissent, se concentrent puis se réduisent, se reprennent en échos. Il ne reste presque rien. Ce presque rien s’anime si on le regarde attentivement et devient essentiel.
Avec les années, sa culture et sa spiritualité chinoises se sont métissées d’hindouisme. Il a pris l’habitude, durant les longs mois de notre hiver, de peindre en Inde où il trouvait la liberté qu’il recherchait, y compris d’échapper aux contraintes financières qui obligent à fournir des œuvres.
Il méditait longuement jusqu’à ce qu’une forte émotion lui donne l’énergie de faire éprouver les plus infimes palpitations du monde. Il faut perdre son soi, s’oublier, être complètement réceptif à la nature, laisser celle-ci s’exprimer au travers de vous. Il présentait ses peintures comme des « morceaux d’infini », en évoquait les peintures chinoises qui ne s’arrêtent pas au bord du papier, mais aussi le « all over » américain qui ne s’arrête pas d’avantage aux limites de la toile.
Dans les années 50, Laubiès s’est senti davantage en affinité avec la scène artistique des États-Unis qu’avec celle de la France et l’Allemagne, qui lui avaient pourtant réservé un accueil prometteur, à en juger par la qualité des galeries qui l’avaient exposées et le nombre d’études sur son œuvre.
Il est entré Outre-Atlantique discrètement par les poètes : Ezra Pound dont il a traduit Dos Cantos et Robert Creeley avec qui il a réalisé de nombreux livres d’artistes.
En 1954, Robert Creeley, commentateur influant de la scène artistique, a écrit dans la prestigieuse Black Mountain review : L’art de Laubiès débute à ce point où les choses ne sont pas encore reconnues, lorsqu’elles ne se réfèrent qu’à elles-mêmes… Ainsi, nous sommes indéniablement impliqués – c’est comme un son pour lequel aucun « langage » n’a encore trouvé de mots mais qui néanmoins nous touche.
Laubiès n’est pas resté aux États-Unis, alors que ses origines internationales, chinoises, française, créole, auraient facilité son assimilation.
Son œuvre aurait pu être qualifiée d’anti-peinture, si Laubiès n’avait eu le souci permanent, à la façon des sages chinois, de ne jamais donner prises aux polémiques. Il n’a pas voulu participer à la conquête du monde des artistes américains mis en vedette dans les années 50.
C’est pour la même raison, m’a-t-il laissé entendre, qu’il s’est, étrangement, laissé qualifié de « nuagiste » en France, un mouvement éphémère de peu d’intérêt, comme si cela n’avait pas d’importance. Il comptait sur son œuvre pour montrer plus tard sa différence.
Le Musée des Sables d’Olonne (le M.A.S.C.) de Gaëlle Rageot, a organisé en 2019 la dernière exposition consacrée à René Laubiès, L’instantané, le fugitif, la trace. Le catalogue permet d’avancer dans la compréhension de son œuvre, par rapport à ses origines chinoises, et ses liens avec les États-Unis dans les années 50.