Ce Macréau clôture, avec retenue et émotion, une période de grande créativité d’un artiste porté aux nues vers 1962, puis oublié, après que son marchand de l’époque (Cordier, Raymond et non pas Daniel) ait fermé sa galerie pour faire le tour du monde.
La date, 1968, fait partie de l’oeuvre, celle de la reconnaissance de l’Arte Povera en Italie, et celle de Mai 68 en France. Alors que l’histoire libère les mœurs, Macréau se sent contraint.
Il avait peint jusqu’alors très vite, bondissant autour de la toile à plat sur le sol. L’absence de recul laissait davantage jouer le hasard pour créer poétiquement des mises à nu de son inconscient, des deux versants, masculins et féminins, de sa personnalité, d’une inextricable ambiguïté de rapports de couple.
Tout dans cette oeuvre paraît aussi spontané que pensé, psychiatrique (il disait poétique) que conscient. Chaque détail est signifiant. La bouche est close, agrafée. L’auto-portrait s’enfonce sous l’amorce d’une grille qui s’abaisse. Une «oreille-fleur», en haut à gauche répond à la mélancolie de la main droite qui s’efface, trouve un écho dans la mise en forme des deux effilochements de la toile de jute, en haut et en bas à gauche. La pauvreté de la toile, badigeonnée d’un peu de blanc, de bleu et de rose, respire, devient une peau.
La couture qui traverse de haut en bas est travaillée en cicatrice qui coud main, oreille et page blanche à la silhouette d’un artiste à fleur de peau.
Seul un demi-rectangle est peint minutieusement, en blanc, comme le blanc d’une page quand les mots ne viennent pas. Macréau clôt sa période la plus féconde. Il lui faudra désormais s’exprimer autrement.
Avec une grande économie de moyens, cette oeuvre est l’une des plus justes et clairvoyantes de l’artiste. Elle nous touche particulièrement et prend sa place dans l’histoire de l’art.
A.M.