L’incarnation
M.F. Il me parait difficile d’évoquer le corps sans parler d’incarnation…. Sa présence se manifeste de différentes façons : figuration de fragments anatomiques telles que les mains (Fred Deux), études approfondies de la gestuelle et de la posture (Hélion), quand elle ne se confond pas avec une fragile et délicate apparition chez Music, voire de manière plus elliptique chez Hélion. Avec des réserves, des fonds non brossés, plusieurs œuvres donnent le sentiment que la figure apparaît lentement depuis la peinture elle-même. Au-delà de la persistance de la figure humaine dans la modernité, est-ce quelque chose qui vous touche particulièrement ?
A.M. Les peintures, dessins, sculptures qui me touchent le plus sont des œuvres «corps et âme». Nous privilégions dans nos accrochages une apparition progressive, à travers la peau, de ce qui nous anime, convictions, doutes, interrogations, peurs, désirs… C’est sans doute cela, ce que vous appelez incarnation. La profondeur de l’être, bien plus que son absence, se révèle progressivement.
M.F. Cette exposition explore la représentation du corps, mais il n’est jamais question d’un corps appréhendé comme seul motif. Le désir et le lien – notamment à travers le nu ou la représentation de couples-, mais aussi la disparition, viennent s’y inscrire. Beaucoup de ces artistes peignent leurs proches, leurs femmes, leurs enfants, leur quotidien. Cette notion de lien chez ces artistes touche au cœur de notre humanité.
Chez Hélion, vous insistez moins sur le retour à la figure que sur l’apparition progressive de la figure. Pouvez-vous préciser cette nuance ?
A.M. Le premier sujet d’Hélion, mis en évidence par Henry-Claude Cousseau, n’est pas ce qu’il peint mais le regard que nous portons sur lui – et donc sur le monde qui nous entoure. Or le regard découvre progressivement. J
Le temps
M.F. Le temps du regard, le temps de la peinture. Les valeurs même de la galerie s’incarnent dans cette exposition : des œuvres qui ne s’offrent pas au regard pressé et font également signe vers le temps long de la peinture : les tableaux dialoguent avec les maitres anciens (Manet, peinture de La Renaissance, Poussin, Degas, compositions appartenant à la longue tradition de l’histoire de l’art, nus couchés, déposition…) Même lorsqu’ils reviennent à la figure humaine, aucun de ces artistes ne donne le sentiment de rompre avec la modernité (Matisse). Ils regardent autant les maîtres anciens que la peinture de leur temps. Est-ce aussi ce qui vous intéresse chez eux ?
A.M. Bien sûr. Je me demande, d’ailleurs, si à la pointe de la création actuelle, nous ne sommes pas passés d’une longue période de ruptures progressives, puis d’un nivellement post moderne, à une période qui attache davantage d’importance à la continuité, où les artistes s’engagent sur leur voie sans perdre le fil de l’histoire. Je me sens profondément encouragé de savoir que Peter Doig, l’un des plus grands peintres actuels, aime Hélion, Derain, Boix-Vives! qu’il existe des liens évidents entre les tout derniers Baselitz exposés en marge de la biennale de Venise, Giacometti, mais aussi Music ( autoportraits, Nous ne serons pas les derniers); que les dénonciations politiques ou sociétales des artistes noirs qui me touchent le plus sont filtrées par une connaissance de l’histoire de l’art qui nourrit leurs œuvres et les rend universelles.
Nous montrerons prochainement Immendorf un grand artiste allemand profondément engagé dans l’histoire du XXème. Son oeuvre répond à notre besoin de ré-appropriation de notre culture européenne face aux menaces grandissantes de dictatures politiques ou de pensées.