Du modèle à l’autoportrait : entretien avec Maud de la Forterie, historienne d’art I/IV

Jean Hélion, Requiem 2, 1981, Acrylique sur toile, 130x97 cm
M.F. Cher Alain, cette exposition réunit trois artistes que vous défendez depuis de nombreuses années – Hélion, Deux, Music -, rejoints par André Derain que vous présentez pour la première fois. Thématique, elle aborde la représentation du corps, des êtres, de l’humain et prend pour intitulé « Du modèle à l’autoportrait ». J’aimerais revenir sur cette formulation, qui peut induire, en filigrane, que derrière chaque peinture ici présentée se livre son artiste. Vous précisez en effet que les portraits et les autoportraits continuent, comme par le passé, d’être un bilan d’étape pour le peintre, dans sa vie et dans son œuvre, et qu’il est ainsi question d’une profonde intériorité. Le fond prend le pas sur la surface tout comme l’intériorité sur la superficialité …. Cette dernière s’avère, bien sûr, manifeste chez Deux, mais pouvez-vous, à votre tour, développer à ce sujet ?
A.M. Le fond et la forme sont toujours indissociablement liés dans les œuvres que nous présentons. Cette fusion évite l’univocité de l’interprétation, permet un dialogue enrichissant entre l’œuvre et celui qui la regarde, renouvelle quotidiennement la capacité de regard, d’émotion et de pensée qu’elle prodigue. Le fond qui émerge ne se réduit pas à un message, politique, sociétal, esthétique ou autre. Il est plus complexe et nous touche plus profondément. La Biennale de Venise arborait fièrement, en anglais, sur les pontons du Vaporetto, voici une vingtaine d’années : «Moins d’esthétique, plus d’éthique ». L’art pour l’art ne m’a jamais passionné. Sans doute est-on souvent allé trop loin dans l’autre sens. Les messages qui ne passent pas par le filtre d’un médium, ici de la peinture et de l’histoire de l’art, peuvent être efficaces dans l’immédiat mais sont inaptes à l’accompagnement d’une vie. Ils livrent tout d’un coup, sont immédiatement mémorisés, avec le risque de lasser et que les générations suivantes ne s’y retrouvent pas. Ce n’est probablement pas le cas des artistes engagés qui m’ont le plus touchés récemment, Armitage au Palazzo Grassi (Venise 2026) ou Kerry James Marshall à la Royal Academy of Arts (Londres automne 2025), et bientôt au MAM Paris. Pour en revenir aux portraits et autoportraits, nos choix se différencient du pop, ne privilégient pas l’image que les médias et les entreprises de communication construisent pour le grand public. Warhol, Koons … n’ont pas besoin d’une galerie discrète et nos préférences sont autres : l’intériorité du modèle, les engagements de l’artiste, ses convictions, sa vie amoureuse, ses doutes, sa résistance. Les portraits de Pegeen, d’Ida, des nombreuses femmes qu’a aimées et aimé peindre Derain, les autoportraits de fin de vie de Music et d’Hélion nous parlent et suscitent notre parole, après beaucoup d’autres, mais de façon aussi personnelle, sur Éros et Thanatos, sur leur pensée, leurs sentiments et sur leur œuvre. Leur vie intérieure fait vibrer la surface de la peau. Ils nous ancrent dans la condition humaine.