Le lit défait

Jean Hélion, Le lit, 1948, Gouache sur papier, 50,5 x 65 cm

A l’automne 1948 Hélion prend comme sujet un thème assez souvent traité dans l’histoire de l’art, celui du lit défait. Il en réalise plusieurs études dessinées, comme il en fait part dans son journal, et elles lui servent simultanément pour l’extraordinaire série des nus féminins qui lui est contemporaine.

Il suffit de se souvenir du merveilleux dessin de Delacroix (1825-28), du musée éponyme à Paris, pour trouver à celui que nous montrons, un antécédant magistral. Le dessin de Delacroix est une sorte de portrait, vue de face et de près, d’une facture ciselée, comme encore animé de la présence du ou des corps qu’il vient d’accueillir. Mais le vrai sujet est celui qui met en scène de manière virtuose le thème de la draperie, en mettant sous nos yeux un amoncellement d’étoffes où l’œil n’en finit pas de se perdre.

La conception d’Hélion est à l’opposé. Le lit est dans l’angle d’une pièce, en vue légèrement plongeante, posé sur un petit tapis à grosses franges rouges, acheté, comme il le précise, au Bazar de l’Hôtel de Ville, « qu’il adore » et qui fait angle avec les lattes du parquet sommairement indiquées. Le lit d’Hélion est comme distant, il a l’air de poser sagement pour celui qui le regarde. C’est que le peintre nous convie à l’observer, à comprendre ce qui fait spécifiquement de lui un lit, à mesurer sa présence -comme dans un poème de Francis Ponge – à savoir que le drap qui le recouvre, animé de ses plis, fait tout simplement de lui un lit et non autre chose.

Mais dans ce dessin en particulier, le trait n’est pas appuyé, comme souvent chez Hélion, les contours ne sont pas affirmés ; la délicatesse du trait rend le thème de la draperie plus intrigant et pour ainsi dire, plus signifiant encore. Ce qui intéresse de tout temps Hélion, c’est le pli, ses protubérances, le rythme de ses saillies et de ses creux, le jeu perpétuellement mouvementé et suspendu à la fois, qui font des signes dans l’espace, qui structurent les corps, qui écrivent la forme des choses. Ce sont les plis des vêtements, des journaux, des chapeaux, des parapluies, des citrouilles… qui imposent la fermeté de leurs mesures et de leurs cadences, promesses de vitalité et tout simplement d’existen

Il y a chez Hélion, qui s’adonne souvent dans ses écrits à la dichotomie – parfois un peu rhétorique – entre essence et apparence, un souci non seulement pour les contours, mais encore pour la surface, pour la peau, le dehors, comme le montrent si souverainement les peintures de la période de l’abstraction et celles du passage à la figuration, puis son rapport si singulier à la couleur.

Il y a chez lui une perception des corps dans l’espace, une traduction sous-jacente, persistante, des formes en volumes. Les choses sont à voir mais aussi à toucher. On se souviendra alors de la fascination qu’a exercé sur lui la sculpture romane, celle de Moissac en particulier, où les plis et les ornements décoratifs abondent, mais également la sculpture classique grecque, avec ses résonances et ses implications d’ordre architectural, où le sentiment d’épiderme des corps, la densité et la consistance de la matière, pierre, marbre ou bronze, colonnes et cannelures, va toujours de pair avec la sensualité.

Le « lit défait » d’Hélion est une invite pressante à la pose et à l’étude d’un modèle, ou peut-être plus simplement au repos, au déploiement et à la vue insatiable d’un corps. Le monde qu’Hélion nous propose est plus que jamais un monde « A perte de vue », un monde sans cesse en métamorphose et qui nous demande d’aller toujours davantage au-delà des apparences.

Henry-Claude Cousseau,

Conservateur du patrimoine