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Lettre d’Alain, Mai 2019

Il est finalement assez plaisant de penser que le mythe Réquichot s’incarne dans la réalité d’une œuvre lancée comme une bouteille à la mer il y a soixante ans, qu’il ne souhaitait pas montrer et que l’on ne découvre dans toute son ampleur qu’aujourd’hui.

De son vivant, il craignait que des commentaires, surtout élogieux, ne perturbent l’intimité de son processus créatif.

Depuis sa mort en 1961, rien, hormis quelques expositions en province et en permanence cinq oeuvres au Centre Pompidou. Il était difficile, en voyant peu de choses, de comprendre pourquoi il a suivi dans sa grande époque, de 1956 à 1961, des voies parallèles comme s’il n’avait pas su choisir entre elles. Il n’a jamais voulu expliquer sa démarche, faire des déclarations théoriques qui auraient certes facilité la compréhension de son oeuvre, mais au risque, de le contraindre lui.

C’est sans le dire qu’il a innové formellement, participant au renouveau des arts plastiques : mixte de collages, peintures et dessins; renouveau du collage en découpant et détournant des photos de magazine suivant des principes baroques de répétition-variations et en collant des fragments de peinture sur des toiles ou des dessins; passage sans rupture de la peinture au collage sur le même support; reliquaires qui s’intègrent à l’ensemble de son oeuvre; peintures-objets… Les voies qu’il paraissait suivre en parallèle s’enrichissaient en fait les unes les autres, jusqu’à, souvent, presque se confondre.

Aucune de ses inventions formelles n’était gratuite. La peinture était pour lui aussi jouissance et il s’en méfiait, par pudeur et risque de complaisance. Elle était surtout une voie vers la connaissance : quête de sa réalité intérieure, physique et intellectuelle, dans toute sa nudité, une introspection plus souvent douloureuse que joyeuse ( mai 68 n’était pas encore passé par là ); confrontation avec les déchets de la consommation des «trois glorieuses» qu’il recyclait, intégrait dans ses collages, peintures et reliquaires; confrontation aussi avec les risques d’enfermement d’une communication instrumentalisée et réductrice qui commençait à tisser sa toile d’araignée. Ses dessins se termineront en écritures illisibles.

En fait Réquichot, combattant de sa liberté, refusait tout enfermement. Est-ce l’une des raisons pour lesquelles il s’est défenestré la veille d’une grande exposition?

Découvrir Réquichot permet de revisiter l’art des années 50 de façon moins hexagonale, plus internationale. Le rapprochement avec deux artistes reconnus de la côte ouest des Etats- Unis, est frappant : Jay DeFéo et Bruce Conner, dont les œuvres ont été réalisées les mêmes années, alors qu’ils ne se connaissaient pas, ce qui souligne la profondeur et l’ancrage de leur démarche.

Réquichot a encore beaucoup à transmettre, à nous et, sans doute, aux jeunes artistes de notre temps.

A.M.