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Lettre d’Alain, Avril 2019

Nous venons de finir l’accrochage et je me sens une grande responsabilité en organisant la première exposition individuelle de Bernard Réquichot à Paris depuis 4 décennies.

Une légende entoure cet artiste qui s’est défenestré à 31 ans, en 1961, la veille d’une exposition par son marchand, Daniel Cordier. « Ça devait être un triomphe », m’a dit ce dernier, la voix nouée par l’émotion.

Depuis, l’oeuvre est restée plus ou moins en sommeil malgré une importante donation de Daniel Cordier au Centre Pompidou qui expose en permanence cinq de ses œuvres; et quelques expositions individuelles, notamment en 1977 au musée des Sables d’Olonnes par , Henry-Claude Cousseau (à noter que le même musée, actuellement dirigé par Gaëlle Rageot-Deshayes, vient d’acquérir une importante « trace graphique » de l’artiste); en 1992, à l’Abbaye de Tanlay par Louis Deledicq.

Bernard Réquichot est encore méconnu et mal compris, d’autant que, pour rester au plus près d’une expérimentation permanente, il s’était refusé à toute déclaration théorique, contrairement à des artistes phares des années 50 comme Dubuffet ou Yves Klein.

Je suis reconnaissant à Daniel Cordier de m’avoir choisi, après être venu souvent déjeuner à la galerie dont il m’a dit aimer de nombreux artistes ( en particulier Dado, Fred Deux, Lunven, Laubiès et Macréau) pour montrer l’essentiel de la collection qu’il avait gardée jalousement pendant 55 ans. « Vous pourrez répéter que j’aurais pu la céder à plus offrant mais que je vous ai fait confiance », m’a-t-il déclaré le jour de notre accord. 

Il y a longtemps que je suis convaincu par Réquichot. Mon premier achat est antérieur à l’ouverture de la galerie. J’avais montré régulièrement quelques œuvres depuis dans des accrochages collectifs. 

Il existait une première base théorique: un catalogue raisonné de ses quelques 500 œuvres avec des textes de Roland Barthes, Alfred Pacquement et Marcel Billot. Mais une étude de fond sur son œuvre restait à faire. 

Je remercie Jean-François Chevrier, professeur depuis 1988 à l’École nationale des beaux-arts de Paris et commissaire d’exposition, d’avoir accepté de se consacrer à la monographie publiée par Flammarion. Il scrute l’œuvre en profondeur et explique pourquoi celle-ci est restée très mal comprise jusqu’à présent.  

L’œuvre de Réquichot échappe à tout classement. « Elle dessine une trajectoire singulière entre l’art informel et la poésie concrète, le nouveau réalisme et le pop art ». Si famille il y a, elle est à chercher sur la côte ouest des Etats-Unis avec d’autres artistes de son époque (Jay Defeo, Bruce Conner..). Cela échappait à une approche hexagonale de son œuvre.

L’artiste ne cessa d’expérimenter. Il fut l’un des protagonistes du renouveau du collage en détournant des découpages de photos de magazines sur des variations baroques ou en déposant des fragments de toiles qu’il avait peintes.

Dans notre accrochage j’ai privilégié également des peintures encore méconnues nourries de toute son expérimentation picturale.

A.M.